Sujet de la Conférence

Développement Responsable dans un Monde Polycentrique: Inégalité, citoyenneté et classes moyennes

Introduction

Le paysage mondial évolue rapidement depuis le début de ce millénaire. Certains des plus grands pays en développement sont devenus les «étoiles montantes» de l’économie mondiale, et grâce à un développement économique dynamique ont atteint certains des principaux Objectifs du millénaire pour le développement (OMD). De nombreux autres pays en développement n’ont en revanche pas réalisé ces objectifs; leurs économies stagnent ou dépendent de l’exportation de quelques produits de base dont les prix sur les marchés mondiaux sont très fluctuants. Ces pays restent en marge de la course mondiale aux parts de marché. Parmi les « étoiles montantes », la Chine , en particulier, fait l’envie de la vieille Europe, embourbée dans la crise de l’euro et marquée par un écart grandissant entre son noyau relativement stable financièrement, au nord, et les pays de la périphérie sud dont les économies stagnent ou régressent.

Sur le flanc sud de l’Europe, le “printemps arabe” n’a pas encore abouti aux démocraties modernes réclamées par une grande partie des manifestants. Les pays de la Méditerranée méridionale et orientale jouant un rôle central pour l’approvisionnement énergétique mondial, les perspectives de reprise économique de l’Europe sont également liées aux évolutions politiques imprévisibles de ces pays. Le traditionnel clivage Nord-Sud fait place à un monde polycentrique, caractérisé par des échanges commerciaux entre de nouveaux centres et périphéries. La Chine, l’Inde, l’Afrique du Sud et le Brésil d’un côté, et l’Europe et l’Amérique du Nord de l’autre, se disputent les produits primaires africains. Les pays émergents à revenu intermédiaire ont comme particularité le développement d’une classe moyenne composée de plusieurs centaines de millions de Chinois, Indiens, Brésiliens, notamment, aspirant à des modes de vie comparables à ceux des consommateurs aisés des pays plus développés.

Ce qu’on appelle les «nouvelles» classes moyennes des pays du Sud mondialisé, sont dans l’ensemble moins riches que les consommateurs de la classe moyenne européenne par exemple, mais ils ont, en tant que groupe, un pouvoir d’achat considérable. Elles aspirent également à jouer un rôle politique plus important dans le processus de gouvernance de leur pays. Ainsi, les nouvelles classes moyennes des pays émergents deviennent une nouvelle force avec laquelle il faut compter. Leurs valeurs et pratiques sont susceptibles d’avoir une influence sur les perspectives d’avenir à l’échelle mondiale, qu’il s’agisse d’un monde plus juste et équitable ou d’un monde où les riches et fortunés acceptent et soutiennent activement les inégalités croissantes entre groupes sociaux, tant au niveau régional que national.

Cependant, dans un monde fini, à court terme tout au moins, les aspirations économiques des nouvelles classes moyennes émergentes tendent à se heurter aux revendications des classes moyennes du Nord, qui cherchent à maintenir leurs modes de vie et niveaux de consommation à une période où la demande mondiale de matières premières et d’énergie augmente et tire les prix mondiaux de ces denrées à la hausse. Ainsi, il existe des intérêts communs et divergents entre les anciennes et les nouvelles classes moyennes de ce monde multipolaire. Il est intéressant, d’un point de vue politique, économique et environnemental d’explorer les divergences entre les vieux pays industriels et les nouvelles nations émergentes. Il est essentiel d’examiner en détail le rôle des classes moyennes, leur volonté et capacité à engager leur pays sur le chemin de la paix, en respectant les limites des écosystèmes, en évitant les conflits relatifs aux ressources se raréfiant et en minimisant les répercussions internationales des dommages environnementaux.

Les questions liées à la pauvreté, l’inégalité et la durabilité restent des enjeux majeurs de développement au niveau mondial, et la Conférence générale 2014 de l’EADI à Bonn examinera ces questions en mettant l’accent sur les groupes sociaux qui ont le potentiel de contribuer de manière effective au développement responsable dans un monde multipolaire.

Implications pour les processus internes de changement

Les études du développement international se concentrent traditionnellement sur deux pôles des sociétés en développement: les élites – décideurs disposant d’un pouvoir économique et/ou politique – et les pauvres – qui ont tendance à être considérés comme des acteurs passifs. Les groupes intermédiaires font l’objet d’une grande attention de la part des sciences sociales dans les pays industrialisés. Dans les pays en développement on commence tout juste à explorer ce domaine. Certaines études ont souligné l’importance des groupes émergents d’entrepreneurs à succès et des fonctionnaires (les enseignants par exemple) pour leur société, non seulement en matière de création d’emplois, mais également en tant que déclencheurs de changement politique et de démocratie.

Un autre axe important de la littérature remet en question ces hypothèses implicites progressistes concernant le comportement des membres des nouvelles classes moyennes, et, suggère plutôt la naissance possible d’une nouvelle lutte des classes. Les auteurs concernés considèrent les nouvelles classes moyennes comme une force politique relativement conservatrice cherchant à se dissocier le plus possible des «pauvres», tant physiquement qu’idéologiquement. Ainsi, au lieu de militer pour des politiques progressistes, la plupart de ces citoyens déclineraient la responsabilité de lutter contre la pauvreté persistante, les inégalités et tensions existant dans leur propre société, et à plus forte raison dans d’autres pays plus pauvres.

En tant qu’experts en développement, militants et décideurs politiques, il est nécessaire de mieux comprendre la manière dont ces classes moyennes émergentes vont faire évoluer l’environnement politique de façon à promouvoir des processus de développement et nouvelles formes de coopération pour le développement. Comment vont-elles se mobiliser et pour quelles raisons? L’éducation peut-elle jouer un rôle clé pour sensibiliser les populations et promouvoir le changement social, en particulier en stimulant la réflexion critique et dotant les individus des compétences, valeurs et connaissances nécessaires pour devenir des citoyens du monde œuvrant activement en faveur de la justice sociale et de modes de vie plus durables?

La façon dont la citoyenneté se construit dans les sociétés est fortement liée à l’évaluation des classes sociales d’une part et aux dimensions de la citoyenneté reconnues par la rhétorique dominante du développement de l’autre. Alors que pendant la période de décolonisation les débats portaient essentiellement sur le rôle de la citoyenneté politique, les discussions menées à la fin des années 80-90 se sont davantage focalisées sur les aspects socio-économiques de la citoyenneté, la mobilisation sociale et la relation entre divers groupes sociaux marginalisés et l’État. Les puissants mouvements sociaux qui ont marqué différents pays pendant cette période ont contribué à renforcer la citoyenneté socio-économique des populations marginalisées (en raison de leur appartenance ethnique, culturelle ou autre). Par ailleurs, on considère souvent l’égalité des sexes et l’autonomisation des femmes comme ayant un effet catalyseur propre à entraîner une multiplication des efforts de développement.

Dans les pays en développement, l’autonomisation économique des femmes est sine qua non au développement durable, à une croissance favorable aux pauvres et à la réalisation de tous les OMD. Le Pacte mondial des Nations Unies définit les «Principes d’autonomisation des femmes» visant à autonomiser les femmes sur leur lieu de travail, sur le marché et au sein de la communauté. Un enjeu clé pour les dix prochaines années sera de développer une approche plus genrée du développement responsable dans un monde multipolaire.

Les discours néolibéraux et démarches de privatisation ont ces dernières années conduit les populations de classe moyenne à croire que leurs droits civiques s’érodaient et se réduisaient, du fait de la privatisation et de la mondialisation, à des droits des consommateurs. À un niveau plus global, les classes moyennes en essor dans de nombreuses économies émergentes du Sud, ont accumulé des patrimoines qu’ils estiment insuffisamment protégés par l’État, l’insécurité et la privatisation ayant réduit le rôle des gouvernements locaux et nationaux. Les classes moyennes ont réagi de diverses manières, notamment en migrant vers les plus grandes villes, en émigrant vers des nations plus développées, en embourgeoisant les zones urbaines, en développant les quartiers résidentiels protégés, et à travers d’autres formes de politiques de proximité. En outre, les négociations concernant la qualité des gouvernements nationaux, des systèmes fiscaux ainsi que l’évasion fiscale sont de nouvelles questions à l’ordre du jour.

Ces questions et ce qu’elles impliquent en termes de citoyenneté, de croissance des inégalités et de l’injustice sociale et politique figurent parmi les questions qui pourront être utilement explorées lors de la conférence. Par exemple, les divers «Printemps» nord-africains et turques ont révélé les forces et les faiblesses des citoyens de ces pays qui sont relativement instruits, sous-employés, et souvent supposés apolitiques. Les grandes manifestations qui ont lieu actuellement au Brésil, un an seulement avant le coup d’envoi de la Coupe du monde de football dans ce pays, constituent une illustration parmi d’autres de la prise d’assurance de la nouvelle génération de classes moyennes, la génération «Twitter et Facebook », qui tire avantage des outils de ralliement que constituent les nouvelles technologies de communication. Un autre point important est le rôle de la migration, des diasporas et des transferts de fonds pour le développement responsable, la recherche de moyens pour transformer la «fuite des cerveaux» en «gain de cerveaux».

Implications pour le programme de développement international

Les pays comme la Chine, l’Inde, le Brésil, mais aussi la Corée du Sud, le Mexique, l’Indonésie, l’Afrique du Sud et le Nigéria jouent, ensemble, un rôle de plus en plus déterminant pour l’avenir du monde, que ce soit économiquement ou en matière de politique internationale. Les interactions entre les élites et les classes moyennes de ces pays sont essentielles à la légitimité et stabilité de leurs régimes. Nonobstant les différences fondamentales entre les structures politiques de ces diverses puissances émergentes, leurs gouvernements ont tendance à répondre aux besoins (perçus) et priorités de certains segments de la classe moyenne, mais rejettent souvent les revendications des autres groupes. Par ailleurs, ces nouveaux acteurs de poids remettent en question les priorités et modalités traditionnelles de l’aide «occidentale» et présentent de plus en plus leurs propres modes de développement comme des modèles pour les pays plus pauvres. La question de savoir si les nouvelles classes moyennes soutiendront ou non l’engagement de leur gouvernement dans la coopération internationale (pour contribuer à la fourniture de biens publics mondiaux notamment) est une question ouverte aux spécialistes des études en développement international.

En Europe, en raison de la crise financière, de coupes budgétaires et autres mesures d’austérité, le soutien à la coopération au développement semble aller en diminuant. Les citoyens de classe moyenne ont toujours été les plus fervents partisans de la coopération au développement, soit en tant que sympathisants aux partis politiques préconisant de plus gros budgets d’aide au développement, soit en tant que contributeurs financiers faisant don d’argent à des organismes d’aide privés. Un désenchantement grandissant à l’égard des modalités d’aide actuelles indique l’existence de doutes quant à son efficacité, et la tendance à donner priorité aux problèmes nationaux en temps de crise semblent également avoir des effets sur la manière dont les classes moyennes jugent la coopération au développement. Certains peuvent même se laisser influencer par le discours populistes prônant l’arrêt de l’aide. Toutefois, il se peut que ces réactions ne représentent qu’un aspect de la question. Dans plusieurs pays européens (Nord) la coopération au développement ne semble pas souffrir du populisme de droite. Les volumes d’aide se stabilisent, ou même grossissent sous les gouvernements conservateurs de certains pays d’Europe du Nord.

En outre, les organismes qu’on appelle les Initiatives Privées (IP) sont en essor depuis une dizaine d’années. En ces temps de mondialisation et de voyages internationaux, les citoyens individuels, confrontés à la pauvreté dans les pays où ils se rendent, mettent en place leurs «propres» organismes de coopération au développement. Des milliers de petits groupes de citoyens recueillent des dons, à l’échelle locale, pour des écoles, hôpitaux et orphelinats de certains pays d’Europe de l’Est, d’Amérique latine, d’Afrique et d’Asie. La plupart des voyageurs engagés dans ces IP appartiennent à la classe moyenne et constituent l’épine dorsale de la citoyenneté et de la société civile.

Un certain nombre de pays européens ont été très durement touchés par la crise financière et économique actuelle, liée aux politiques néolibérales de mondialisation. Les retombées pour les membres de la classe moyenne sont vastes. La classe moyenne s’affaiblit, s’appauvrit et peine à préserver son identité. À une époque où l’emploi est conditionnel et le travail temporaire, la mobilité sociale ascendante devient beaucoup plus faible. Au fur et à mesure que l’État providence s’érode, l’augmentation des inégalités et des charges financières pesant sur les ménages privés vient exacerber les difficultés existantes et les tensions sociales et remettent en question les modèles de croissance et de développement des sociétés «occidentales». Faut-il renoncer aux acquis des États-providence modernes, qui ont largement contribué à améliorer la qualité de vie: les services publics d’éducation, de santé, d’administration et d’infrastructures, qui sont des attributs d’un développement réussi? Quel message cela envoie-t-il aux autres pays du monde?

Conclusion

En ce qui concerne les défis cruciaux auxquels le monde doit aujourd’hui faire face, les classes moyennes, anciennes et nouvelles, peuvent être perçues comme faisant partie du problème autant que des solutions possibles, mais en tant qu’acteur du développement, ils demeurent relativement invisibles dans les débats politiques et scientifiques. Étant données leur part croissante dans la population mondiale et leur importance grandissante dans l’élaboration et la mise en œuvre des priorités nationales de développement, il faudra naturellement s’assurer que les nouvelles classes moyennes fassent partie de la solution. La mobilisation partiellement réussie de la classe moyenne dans les pays riches a joué un rôle essentiel dans la génération de développement tel que nous le connaissons.

Enfin, et surtout, dans un monde multipolaire émergent, nous ne pouvons pas présumer que les divers groupes – hétérogènes au sein des et entre les sociétés – partagent une vision commune du développement responsable. Nous pouvons en revanche examiner la manière dont les différents groupes constituant les sociétés conceptualisent le développement responsable, les formes que prennent leur engagement politique et comment leur comportement de consommateurs et engagement politique peuvent leur permettre d’atteindre des objectifs sociétaux. En tant que spécialistes du développement nous devons donc chercher à mieux comprendre ces comportements complexes afin de pouvoir élaborer des politiques sur mesure qui permettront de répondre aux grands défis liés à la pauvreté, l’inégalité et la durabilité.